Réforme de l’évaluation des scientifiques : le CNRS parmi les premiers signataires

Institutionnel

Le 28 septembre, la Commission européenne ouvre à la signature un accord dont les signataires constitueront une coalition pour réformer l’évaluation de la recherche. Le CNRS a d’ores et déjà signé ce document. Explications avec Alain Schuhl, directeur général délégué à la science du CNRS.

Une cérémonie d’ouverture des signatures

Mariya Gabriel devant un écran où l'on peut voir le logo du CNRS

Le 28 septembre, lors des European Research and Innovation Days – quatrième édition d’un événement de grande ampleur qui rassemble des acteurs de haut niveau du monde de la recherche, de l’entreprise, de la politique et de la société civile pour dessiner le futur de la recherche et de l’innovation en Europe –, une cérémonie a ouvert la période de signature de l’accord. Étaient présents la commissaire européenne Mariya Gabriel, la ministre française de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Sylvie Retailleau, le vice-président de l’European University Association (EUA) Paul Boyle, ainsi que la secrétaire générale de Science Europe Lidia Borrell-Damián, au nom du président Marc Schiltz qui a conduit les travaux pour rédiger ce document entre janvier et juillet 2022, auxquels ont participé notamment Sylvie Rousset, directrice des données ouvertes de la recherche au CNRS.

Pourquoi le CNRS tenait-il à faire partie des premiers signataires de ce document, publié le 20 juillet dernier ?
Alain Schuhl : Cet accord, qui s’inscrit dans la prolongation de la déclaration DORA1  que le CNRS a signé en 2018, décrit les grands principes d’une réforme des pratiques actuelles de l’évaluation de la recherche, et propose de constituer une Coalition avec les établissements signataires. Basée sur les cinq grands principes – qualité, impact, diversité, inclusivité et collaboration – cette réforme nous semble nécessaire pour renforcer l’impact de la science, et la Coalition formera une base solide pour avancer. Y participer est donc la suite logique de notre engagement précurseur sur le sujet.

L’évaluation est en effet un des quatre piliers fondamentaux de la feuille de route du CNRS pour la science ouverte publiée en novembre 2019 qui vise à mettre en place des critères plus qualitatifs et moins quantitatifs. Nous espérons ainsi engager et promouvoir des profils plus variés, et les derniers résultats de concours nous laissent penser que nous sommes sur la bonne voie. Le CNRS souhaite être proactif sur ce sujet de l’évaluation et entraîner avec lui l’ensemble du monde académique français. Présenté lors des Journées européennes de la science ouverte (OSEC 2022) en février – qui inaugurait la dizaine d’événements organisés par le CNRS dans le cadre de la présidence française du Conseil de l’Union européenne –, l’Appel de Paris pousse cette démarche à l’échelle européenne et, aujourd’hui, la signature de cet accord sur une réforme de grande ampleur vient prolonger ces initiatives.

Quels sont les points clés de l’accord ?
A. S. : L’accord porte sur l’évaluation à la fois des organismes de recherche, des projets de recherche et des chercheurs et chercheuses à titre individuel. Cette dernière partie est pour nous la plus importante. Il s’agit de reconnaître la diversité des contributions et des carrières dans les procédures de l’évaluation individuelle des scientifiques, en prenant en compte des activités comme l’enseignement, la supervision d’étudiants, la médiation scientifique, l’innovation, l’implication dans la science ouverte ou au profit de la communauté, etc. S’affranchir d’une évaluation quantitative basée sur les seules publications est au cœur de la démarche, en s'appuyant davantage sur l'évaluation qualitative par les pairs. Cela implique d’abandonner l’utilisation systématique des indicateurs bibliométriques (impact factor, H-index, etc.) pour évaluer la qualité de la recherche individuelle, et d’éviter l’utilisation des classements internationaux des institutions dans les critères d’évaluation des organismes. Et ce dans le respect de l’éthique, de la parité et de l’intégrité, de la liberté du scientifique et de l’autonomie des organisations.

Nous sommes en accord total avec ces principes, et les avions même anticipés. En amont de la parution de notre feuille de route pour la science ouverte, le CNRS avait déjà signé la déclaration DORA en juillet 2018. Nous travaillons également avec les sections et commissions du CoNRS2  pour améliorer les critères d’évaluation pour les décisions de recrutement, titularisation et promotion. Toute référence à des indicateurs quantitatifs, notamment basés sur les publications, est en cours d’éradication. En parallèle, le format des dossiers des scientifiques a été revu : il leur est demandé de se situer sur cinq aspects3  de leurs activités et de préciser l’importance de quelques publications bien sélectionnées, plutôt que de donner une liste exhaustive sans détail.

Comment la proposition de réforme a-t-elle été rédigée ?
A. S. : L’ouverture à signature est l’aboutissement d’un processus amorcé en 2021 avec la publication par la Commission d’un rapport intitulé « Towards a reform of the research assessment system » écrit après une longue consultation de nombreux acteurs. S’en est suivi un appel à manifestation d’intérêt pour participer à une coalition qui mettrait en route une telle réforme. L’appel a été ouvert à tous les organismes qui peuvent pratiquer une forme d’évaluation de l’activité de recherche : universités ou écoles, organismes, agences de financement ou organismes spécialisés (type HCERES), etc. Le CNRS et plus de 350 autres organisations issues de plus 40 pays ont manifesté leur intérêt. Début 2022, la Commission a mis en place un Comité de rédaction chargé de rédiger un document présentant une orientation commune. Ce Comité a interagi de manière régulière avec un groupe de 20 experts représentant une variété d’organisations, dont le CNRS. Nous avons donc été partie prenante dès le départ de la construction de cet « Agreement on reforming research assessment ». C’est ce texte qui est soumis à signature ce 28 septembre 2022.

Quelle sera la suite de la démarche ?
A. S. : La coalition devrait être établie avant la fin de l’année. Les signataires s’engagent sur trois points. D’abord, mettre en œuvre des ressources organisationnelles explicitement consacrées à la réforme de l'évaluation de la recherche. Ensuite, développer et mettre en œuvre des critères et des méthodes d'évaluation pour les unités et les institutions d’une part, les projets et les scientifiques d’autre part, en impliquant la communauté de recherche. Enfin, communiquer sur ces changements et les évaluer avec la plus grande transparence, au sein et au-delà de la coalition pour un apprentissage mutuel. La coalition a aussi vocation à être mondiale, non réservée à l’Union européenne. La réforme de l’évaluation dans le monde de la recherche est un chantier long mais capital.

 

En savoir plus : le site de la future Coalition for Advancing Research Assessment (CoARA) est à présent disponible : www.coara.eu

  • 1San Francisco Declaration on Research Assessment, qui rassemble plus de 20 000 signataires dans 148 pays – acteurs et actrices de l’évaluation, établissements comme scientifiques – autour de 18 engagements, visant notamment une évaluation fondée sur le contenu scientifique.
  • 2Instance collective composée du conseil scientifique, des conseils scientifiques d'institut, des sections spécialisées dans chacune des disciplines, et des commissions interdisciplinaires, le Comité national de la recherche scientifique (CoNRS) contribue à l'élaboration de la politique scientifique du CNRS, procède à l'analyse de la conjoncture et de ses perspectives, participe au recrutement et au suivi de la carrière des chercheurs et chercheuses, et au suivi de l'activité des unités de recherche.
  • 3Les cinq activités sont : Contribuer aux avancées scientifiques ; Former par la recherche, enseigner, exploiter et diffuser les connaissances scientifiques ; Innover, transférer, valoriser les résultats de la recherche ; Manager et/ou assumer des responsabilités collectives ; S’engager dans des mobilités géographiques, thématiques ou fonctionnelles.